Sacrés chemins 4/7 : Dans les pas des huguenots, exilés de la Drôme (2022)

C'est un sentier discret qui débute sur le flanc des collines drômoises. Marcher dans les pas des huguenots, c'est emprunter les chemins de traverse, ceux foulés plus de trois cents ans plus tôt par ces protestants chassés après la révocation de l'édit de Nantes, en 1685. Refusant de renier leur foi, 200 0000 à 300 000 d'entre eux auraient fui le royaume de France à cette période. Une grande majorité s'est dirigée vers la Suisse et l'Allemagne, où prend fin le sentier, à Bad Karlshafen (Hesse).

Si le randonneur contemporain ne cherche plus, a priori, à éviter les Dragons (les redoutables soldats du roi) ou les bandits qui arpentent les routes, le départ se fait malgré tout aux aurores. Avant que la chaleur estivale ne s'abatte sur les vallées.

Le sentier – qui se confond en partie avec le tracé du GR965 – démarre à 20 km à l'est de Montélimar dans les rues escarpées et fleuries du Poët-Laval. Le Musée du protestantisme dauphinois s'y dresse fièrement. Haut lieu de mémoire de la présence de cette religion dans la région, l'établissement se fond dans les bâtisses de pierres de calcaire blanc. Il renferme l'un des rares temples de l'époque à ne pas avoir été détruit. "Un pied de nez aux troupes de Louis XIV à qui les habitants avaient mentionné sa fonction de maison commune “en omettant” son rôle de lieu de culte", raconte son directeur, le pasteur Bernard Croissant.

Le petit mont dans la vallée

Le nom de la cité est évocateur. Le Poët-Laval signifie "le petit mont dans la vallée", en latin. Le marcheur est prévenu: le chemin sera sinueux jusqu'à Genève (Suisse). Tout au long du parcours, des indices attestent de la présence protestante passée et contemporaine, à l'instar de nombreux cimetières familiaux, installés volontairement à l'écart de ceux des catholiques. Quelques temples ponctuent également les pas des marcheurs. Tout comme à Die, épicentre du pays Diois, où débute l'une des étapes du chemin.

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© Pablo Chignard pour Le Pèlerin

Le trajet débute dans les charmantes ruelles du Poët-Laval.

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Johannes Melsen, de l'association Sur les pas des huguenots et des Vaudois, a effectué des recherches colossales pour reconstituer "ce chemin d'exil qui, bien sûr, peut varier".

À la sortie de la ville, le passage sous un arceau d'un vestige d'aqueduc semble faire la jonction de la route goudronnée qui se mue en chemin de terre. Sur les flancs des montagnes avoisinantes, les vignes se nourrissent des premiers rayons du soleil. Les vendanges pour la production du célèbre vin effervescent, la clairette de Die, attendront encore quelques semaines.

L'ascension du Pas de Bret à environ 1 000 m d'altitude se négocie par un sentier étroit: 640 m de dénivelés sont à gravir. Les racines noueuses des arbres semblent proposer leur aide: un escalier naturel s'est formé pour le plus grand bonheur du marcheur. À travers les frondaisons, la vallée se dessine. Une fois au sommet, l'horizon se dégage avec éclat. Les montagnes paraissent veiller sur Die, leurs sommets ondulent dans le ciel azur.

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Perché au milieu de la végétation, Le Poët-Laval fait partie des plus beaux villages de France.

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© Pablo Chignard pour Le Pèlerin

Lieu de culte dans une forêt de hêtres où se réunissaient des protestants pour vivre leurs cérémonies sur la commune du Poët-Célard.

Repos à l'abbaye cistercienne

À quelques foulées du belvédère, la forêt de pins sylvestres assure un dôme de fraîcheur bienvenu. Certains rayons percent ce toit d'aiguilles, pailletant le chemin d'une lumière orangée. Soudain, le marcheur se retrouve à découvert. Devant lui, les montagnes se dressent imposantes et majestueuses. Le regard est attiré par un vieux corps de ferme en ruines. Les pâturages ne sont pas loin. Un kilomètre au nord du sentier, l'abbaye cistercienne de Valcroissant invite à une pause bien méritée. Fondé en 1188, le site fait office de ferme et de gîte pour touristes et randonneurs.

L'étape est terminée, mais l'exil des huguenots se poursuit. Car la route est encore longue avant d'arriver en Suisse, puis en Allemagne. Pour reconstituer leur itinéraire, Johannes Melsen, le cofondateur de l'association Sur les pas des huguenots et des Vaudois, a mené un travail de fourmi: "Comme c'est un chemin clandestin en France, il n'y a pas de carnets de voyage et les récits des descendants sont approximatifs." Pas de quoi décourager l'artiste et metteur en scène d'origine belge. Avec l'aide de son ami historien et spécialiste du protestantisme dauphinois, Pierre Bolle, aujourd'hui décédé, il a épluché les registres de prisons et les archives locales des décès. "Petit à petit, on a reconstitué ce chemin d'exil qui bien sûr peut varier, mais nous voulions trouver un itinéraire significatif." Des recherches colossales qui aboutissent à la fondation de l'association en 2011, création précédée de quelques mois par l'ouverture du sentier. Encore peu fréquenté, celui-ci a obtenu le label Itinéraire culturel du Conseil de l'Europe, en 2013.

Le poids de l'histoire accompagne le randonneur tout au long de son périple. Une façon de s'imprégner des tourments de l'itinérance forcée, à l'heure où la guerre en Ukraine, les situations politiques et économiques en Afrique, au Proche et au Moyen-Orient, comme ailleurs, contraignent des milliers de personnes à fuir leur pays.

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Laure Alvarez, salariée de l'association Sur les pas des huguenots et des Vaudois

Avec son énergie débordante et sa voix légèrement éraillée. Laure raconte avec enthousiasme sa mission.

Après différentes expériences à l'international dans le secteur du tourisme, le développement du chemin a, pour elle, une teinte particulière. "J'apprécie ce sentier pour sa confidentialité. Il n'est pas encore beaucoup emprunté, on reste dans l'intimité des huguenots", sourit la jeune femme de 33 ans. Ses grands-parents eux-mêmes avaient fui la dictature de Franco pour des raisons économiques. "C'est un ami qui récemment m'a dit : "Mais toi, tu es descendante d'exilés". Je n'avais jamais posé ces mots tels quels, mais j'ai toujours admiré mes grands-parents." Désormais revenus dans leur pays d'origine, ces derniers demeurent discrets sur les difficultés qu'ils ont pu rencontrer. "Ils avaient laissé en Espagne un bout de leur âme", confie Laure, ajoutant pensive : "Le départ est un déchirement, c'est pourquoi je suis convaincue qu'il faut savoir accueillir."

Michel Degrand-Guillaud se remémore avec émotion son expérience sur le chemin des huguenots: "Quelle tristesse de voir que l'histoire se répète en permanence. Nous avons marché du Poët-Laval à Genève avec ma femme. En tant que catholiques convaincus de la richesse de l'œcuménisme, nous nous retrouvions dans ce projet." Président de l'association de 2013 à 2018, l'homme à la moustache poivre et sel a fait de sa maison familiale un gîte d'accueil sur le sentier: "Au début, on emporte dans notre sac à dos toutes nos peurs et nos appréhensions. Petit à petit, on s'allège. Dans l'esprit des huguenots, quels que soient les aléas, c'était décidé: il fallait avancer."

Sur le chemin, chacun s'approprie ce passé peu étudié. "C'est un outil de médiation. Pour comprendre l'exil, il faut se mettre en mouvement, mouiller la chemise et voir du paysage", sourit Johannes Melsen. De villes en collines et de cols en vallées, la toponymie évocatrice et la richesse patrimoniale des lieux sont des témoins actifs de cette histoire. Des lieux de culte naturels ponctuent, sans même qu'on le sache, la marche. À l'abri des regards catholiques, ils accueillaient parfois plusieurs centaines de personnes du Désert – nom donné à ces endroits, mais qui évoque aussi la période durant laquelle les protestants français vivaient dans la clandestinité. Comme dans cette futaie de cinq hectares de hêtres, au début du parcours, près de Poët-Célard. Là, sur le sol vallonné, se dessinent des gradins naturels.

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Le Musée du protestantisme dauphinois s'est installé dans l'un des rares temples de l'époque qui n'a pas été détruit.

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Eric Longsworth, musicien

Violoncelle sur le dos et chaussures de randonnées aux pieds, Eric Longsworth a sillonné les 400 km de la partie française du sentier des huguenots, en 2016.

"Je me suis interrogé sur ce que je laisse au public après le spectacle et les applaudissements. Donc, moi aussi j'ai voulu me mettre en chemin." À chaque étape du sentier, une rencontre musicale était organisée. Originaire du Massachusetts (États-Unis), le violoncelliste au regard vif a également vécu à Montréal (Canada), avant d'être adopté par la Drôme. Eric est donc intimement concerné par la question du déracinement: "L'accueil des réfugiés est une problématique très actuelle. La liberté d'interprétation qui découle de la musique m'a permis de rassembler des gens très différents autour de ce sujet délicat à aborder en paroles."

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De villes en collines et de cols en vallées, la marche s'étend sur huit kilomètres, entre plaines et parties boisées.

Un calvaire en souvenir

Toujours en altitude, mais de l'autre côté du Drac, affluent de l'Isère, trois croix trônent au-dessus de La Mure.Ce calvaire a été construit en lieu et place de l'ancienne citadelle, édifiée en 1579 par le chef protestant, le duc de Lesdiguières, pour protéger la ville. "Après le siège de 1580, tous les éléments protestants ont été détruits", explique Pierrick Orlarey, enfant du pays et doctorant en histoire. "Avec la contre-réforme, la mémoire est difficile à garder. Connaître ces épisodes des guerres de Religion, c'est comprendre la ville d'aujourd'hui", poursuit l'homme, les yeux rivés sur la butte Le Châtel… surnommée le Bonnet de Calvin.

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© Pablo Chignard pour Le Pèlerin

Au-dessus de La Mure, trois croix rappellent l'ancienne citadelle édifiée en 1579 par le duc de Lesdiguières, chef protestant.

L'exode, c'est également celui des connaissances et des cultures. Les grands propriétaires voulant garder leurs terres, c'est la classe moyenne qui partait, emportant leur artisanat et leurs savoir-faire. "L'exil est une richesse pour les pays d'accueil", sourit Sandra Perrier, protestante et membre de l'association. "Quand les huguenots sont arrivés à Berlin ou à Potsdam, les Allemands se sont moqués d'eux en les appelant les “mangeurs de haricots”. Mais eux-mêmes les ont imités en plantant du chou-fleur, des petits-pois, etc." Pour la retraitée, ce sentier est "une façon de fédérer toutes ces valeurs". Les huguenots ont tout quitté pour pouvoir pratiquer – entre autres – leur foi librement. "Je me demande si j'aurais eu un tel courage, admet-elle. Une chose est sûre, leur histoire me conforte dans ma propre foi." Peut-être une preuve que le cheminement intérieur, lui, ne s'arrête jamais.

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© Pablo Chignard pour Le Pèlerin

Carte tamponnée des passages dans les gîtes et les offices de tourisme situés sur le trajet.

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© Pablo Chignard pour Le Pèlerin

Le château de Vizille, près de Grenoble (Isère) a accueilli les États généraux du Dauphiné.

CARNET PRATIQUE

OÙ SE RENSEIGNER ?

> Le guide Sur les pas des huguenots, de la Drôme provençale à Genève,collectif, Éd. Fédération française de la randonnée pédestre. Disponible sur le site de la FFR.

> Le sitesurlespasdeshuguenots.eu

> L'office de tourismedu pays de Dieulefit-Bourdeaux, 1 place Abbé-Magnet, 26220 Dieulefit. Tel.: 04 75 46 42 49

Attention : en raison de la chaleur estivale, la marche au printemps ou en automne est à privilégier.

À VISITER, À FAIRE :

Au Poët-Laval

>Le Musée du protestantisme dauphinois (ouvert de début avril à fin octobre). Des visites hors période sont possibles sur demande (mdpd@wanadoo.fr);

À Chichilianne

>L'ascension de la voie normale du mont Aiguille, avec guide. Rens.: le-mont-aiguille.com

Vizille

>Le domaine de Vizille et le Musée de la Révolution française, place du Château.

Au massif de Chartreuse

>Le parc naturel régional.


OÙ DORMIR ET MANGER ?

Au Poët-Laval

>Chambre d'hôtes: le Mas des Vignaux. Rens.: michel.degrandguillot@gmail.com

>Camping municipal : Lorette. Rens.: 04 75 91 00 62

À Die

>Gîte: Abbaye de Valcroissant. Rens.: 04 75 22 12 70 ; abbayedevalcroissant.eu

À LIRE ET À REGARDER :

>Huguenot, galérien et martyr,d'Étienne Girard, Éd. Calvin, 328 p. ; 13,90 €. Témoignage d'Isaac Le Febvre, protestant français condamné aux galères sous le règne de Louis XIV.

>Le teaser du documentaire Randonnée musicale d'Eric Longsworth, sur le chemin des huguenots,réalisé par Romain Saudubois

"Un ange du Seigneur apparut à Joseph dans un rêve et lui dit: debout, prends avec toi l'enfant et sa mère et fuis en Égypte ; restes-y jusqu'à ce que je te dise de revenir."

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© RCF

Cet été, retrouvez nos journalistes sur RCF au micro de Bérengère Lou, le samedi à 7 h 52 et le dimanche à 8 h 52, pour évoquer les itinéraires culturels et spirituels relatés dans nos pages à travers la série "Sacrés chemins".

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Author: Frankie Dare

Last Updated: 11/29/2022

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