Un président américain au pays du blé, du vin, de l’huile et du soleil (2022)

À la veille de la Révolution française, le futur président des États-Unis d’Amérique a visité les grandes régions viticoles de notre pays. Le Figaro a repris son itinéraire.

Envoyé spécial en Provence

«Madame de La Fayette remonte toujours le Rhône tout doucement. Et moi, ma fille, je vous aime avec la même inclination que ce fleuve va de Lyon dans la mer», écrivait Madame de Sévigné, le 30 juillet 1677. 110 ans plus tard, il a fallu 14 jours à Thomas Jefferson pour parcourir les rives du Rhône de Lyon à Marseille, sur d’excellentes routes qu’il a descendues à travers des paysages romantiques, en admirant la plaine de part et d’autre du fleuve, plantée de trèfle et d’amandiers. «C’est ici que j’ai vu mon premier papillon», note-t-il dans son journal. À Pont-Saint-Esprit, une plaque de bronze apposée sur le mur du prieuré Saint-Pierre commémore le passage de l’ambassadeur des États-Unis, le 19 mars 1787.

Le 20 mars, Jefferson a fait un crochet par Nîmes, où il voulait admirer la Maison Carrée ; le 24 mars, il entrait dans Arles, où sont les Alyscamps. «À la périphérie, près d’une très ancienne église, on trouve quelques centaines de sarcophages de pierre sur le bord de la route, d’où le nom de Champs-Élysées donné à ce lieu. Dans le caveau d’une autre église, il y a d’autres sarcophages curieusement ouvragés et, dans le jardin de derrière, d’anciennes inscriptions, statues, etc». En quittant Paris, il avait annoncé à ses amis que sa tournée serait également consacrée à l’architecture, aux antiquités.

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Après avoir traversé des champs de lavande, l’ami du marquis de La Fayette, rencontré en Virginie en 1781, est enfin arrivé à Aix-en-Provence, notant que l’eau minérale des thermes Sextius était à 90 degrés Fahrenheit (32°C) à la source. «Je suis maintenant au pays du blé, du vin, de l’huile et du soleil», s’est-il réjoui. À l’hôtel, Jefferson a apprécié le vin ordinaire servi à son repas. En 1818, c’est cependant de l’huile d’olive et des anchois qu’il ferait venir d’Aix. Du 25 au 28 mars, l’ambassadeur n’a séjourné que quatre jours dans la capitale du comté de Provence. Le motif officiel de son voyage en France en cachait un, deux ou trois autres.

Un président américain au pays du blé, du vin, de l’huile et du soleil (1)

Un inventaire à la Giono

«Il y a de la vigne», a-t-il simplement observé avant d’atteindre Marseille et le rivage méditerranéen, le 29 mars. Mais plus que la mer et le flot du grand large chantés par Homère en son Odyssée, ce sont les paysages agraires et les montagnes rocheuses de l’arrière-pays provençal qui le fascinaient. Le 6 avril, il a repris la route, de Marseille à Aubagne, et d’Aubagne à Cuges, Le Beausset, Ollioules et Toulon, à travers une région vallonnée où Jean-Étienne-Marie Portalis, avocat au barreau d’Aix et futur rédacteur du code civil, avait hérité en 1752 des vignes du Château Pradeaux, le plus ancien des domaines de Bandol. Lorsqu’il a découvert la rade de Toulon, Jefferson n’ignorait probablement pas que c’était de ce port qu’était partie la frégate Hermione qui a emmené La Fayette en Amérique en 1780. Mais dans son journal, il n’est question que de vignes, d’abricotiers, de palmiers, de mûriers, d’orangers et de lin.

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Lorsqu’on songe aux itinéraires des touristes anglo-saxons de la fin du XIXe siècle, il est frappant de voir que l’ambassadeur américain n’a pas continué sa route vers Fréjus par la côte, mais par l’intérieur : Cuers, Pignans, Le Luc, Vidauban, Le Muy. «Il y a beaucoup de thym sauvage, des clôtures de pierres, des moutons et des chèvres». Au Luc, rue Victor-Hugo, une plaque de marbre rose conserve son souvenir: «Ici à l’ancienne auberge Sainte-Anne séjourna le 7 avril 1787 Thomas Jefferson».

Après vingt jours de voyage dans le Piémont, où il a mangé des fraises, et en Lombardie, où il a observé une machine à battre le riz, l’ancien gouverneur de Virginie est repassé au Luc le 3 mai, visiblement intéressé par le système de polyculture local. Olives, raisins, câpres, blé, prunes, moutons, cochons… Ses notes composent un inventaire non pas à la Prévert, mais à la Giono. Depuis Nice, il aurait pu longer le bord de mer jusqu’à Sète, où il a fini par passer le 13 mai. Mais il a voulu revoir les crêtes sombres du massif des Maures, et continuer sa route vers le Nord-Ouest, de Brignoles à Tourves et de Tourves à Pourcieux, avec au loin le massif de la Sainte-Baume, vert et humide, et la montagne Sainte-Victoire, sèche et minérale.

Deux longues traversées de la Provence

Jefferson n’était pas simplement un gourmand et un amateur de vins. Disciple des physiocrates, convaincu avec eux de l’existence d’un «ordre naturel» qu’il s’agissait de retrouver, cet homme de science qui se lierait avec Dupont de Nemours lors de sa présidence, a observé la façon dont les grandes familles parlementaires d’Aix avaient réorganisé le comté, dévasté par la peste en 1721. Deux ans avant les états généraux de 1789, il a réuni pour sa gouverne leurs doléances contre les survivances du système féodal– notamment les «banalités», fours, moulins et pressoirs à huile et à vin, dont l’entretien exaspérait les seigneurs. Lors de ses deux longues traversées de la Provence, il s’est intéressé à la structure de la production, aux rapports entre la ville et la campagne, aux relations entre les vignerons et les marchands, aux conditions de vie des ouvriers et à la circulation des richesses dans un royaume agricole en songeant aux plantations de tabac et de coton de sa Virginie natale.

Un président américain au pays du blé, du vin, de l’huile et du soleil (2)Après son passage, la Provence n’a jamais cessé de fasciner les Américains. Avec l’installation de Brad Pitt et Angelina Jolie à Correns, de George Clooney à Brignoles et de George Lucas à Châteauvert, où ils produisent des rosés à la mode californienne, une partie du centre Var est devenue une manière d’enclave hollywoodienne. «En Californie, on retrouve les mêmes paysages qu’en Provence, mais pas la même idée du vin. Les wineries ressemblent à des laiteries», observe Peter Fischer, un vigneron allemand installé au Château Revelette, à Jouques, depuis 1985.

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De 18 à 23 ans, Peter a été initié aux vinifications high-tech dans la Napa Valley et la Sonoma. Il ne bénit ni ne maudit ceux qui les ont acclimatées entre Aix et Toulon. «Le monde viticole manque dramatiquement de passion», observe-t-il simplement. Peter, c’est un peu The Dude dans le film The Big Lebowski, des frères Coen. Il ne veut empoisonner ni sa vie ni son vin. Il suffit de déguster ses cuvées PUR– «produites uniquement avec du raisin»– pour s’en convaincre.

«Une génération de pionniers»

Quand Brad Pitt a pris contact avec Peter Fischer après son installation à Correns, le propriétaire du Château Revelette s’est rendu au château Miraval avec quelques flacons. Et au lieu de se quereller sur l’esprit du vin de Provence et son destin, ils ont bu comme de vieux copains. «Huit bouteilles à trois», se souvient le vigneron.

Avec Jean-Christophe Comor, du domaine Les Terres Promises, Peter Fischer a créé Rouge Provence, une association de vignerons solidaires qui veut rappeler qu’il n’y a pas que le rosé dans la vie, même si 90% du vin de Provence est désormais couleur saumon, pelure d’oignon ou œil-de-perdrix. «Le malheur de la Provence viticole est qu’elle n’a pas d’histoire qualitative. Nous sommes une génération de pionniers», insiste Jean-Christophe Comor.

Amateurs de grands vins blancs, Thomas Jefferson aurait été malheureux si on lui avait annoncé qu’on en produirait un jour moins de 4% dans la région dont il a tant aimé les ruisseaux et les sources, les vignes et les oliviers. Au domaine Les Terres Promises, où Jean-Christophe Comor vinifie 40% de blancs, il aurait été ravi de découvrir une parcelle de rolle, le vermentino italien et le vermentinu corse, issu du malvoisie de Madère, le raisin blanc qu’il aimait tant, passé par l’Espagne et la Sardaigne avant d’être implanté en Ligurie. Un cépage permettant de produire des vins doux qu’il a tenté d’introduire, chez lui, à Monticello, en Virginie.

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Boire avec Jefferson

Un président américain au pays du blé, du vin, de l’huile et du soleil (3)«La roussanne est un cépage que je ne comprends pas», confie humblement Peter Fischer. Avec ce raisin auquel l’Hermitage et le Châteauneuf-du-Pape blancs ont fourni ses lettres de noblesse, le vigneron a donc imaginé un vin différent, la cuvée Or Série, un liquoreux produit avec du moût de raisins botrytisés (c’est-à-dire colonisés par un champignon dont la présence concentre les sucres avant la vendange) partiellement fermenté. Ses 150 grammes de sucre résiduel auraient ébloui Thomas Jefferson, qui affectionnait les vins de dessert dont la fermentation a été partiellement bloquée par ajout d’alcool.

Mais la cuvée Or Série n’est pas «mutée». Au cœur de l’hiver, sa fermentation en barriques est stoppée par le froid, par l’anhydride sulfureux et par une filtration stérile. Ce n’est donc pas un vin doux naturel, comme les muscats de Lunel et de Frontignan qui enchantaient l’ambassadeur américain, mais un vin naturellement doux, aux arômes soyeux de miel, d’abricot et fruits confits avec une acidité soutenue qui ne le rend pas écœurant et autorise une longue garde.

Château de Revelette, Or Série 2018, 37,5 cl, 28 €.

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Author: Kerri Lueilwitz

Last Updated: 08/10/2022

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